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Indiscrétion

Retour au chalet de Queffelec

Publié le 25 mai 2011

Je vous ai parlé il y a quelques temps déjà, de Corentin Queffelec, et son éolienne.

Parce que l’année dernière, j’avais photographié cet étrange pylône, sans savoir ce qu’il était : les restes d’une éolienne construite par Corentin Queffelec et Jacques Sautereau de Chaffe, dit Le Baron, au col de la Pierre Saint-Martin.

Éolienne Queffelec

J’étais passé alors tout à côté du chalet de Queffelec, construit tout de bric et de broc dans les années soixante, avec ses copains Sautereau, et Luquet, entre autres, venus en 2cv de Paris en suivant le camion de l’entreprise de Queff.

Ce chalet n’est pas franchement joli dans le paysage, qui lui, est d’une âpre grandeur. Heureusement dans un repli de terrain on ne le voit que si on le cherche. Aussi je ne m’y étais pas intéressé.

Mais, la dernière fois que je suis monté au col, je savais l’histoire de cette baraque. J’avais lu les deux tomes de Jusqu’au fond du gouffre , le bouquin de l’homme. Je savais quel drôle de type c’était, esprit scientifique, ingénieur obstiné, mais aussi un mystique, amoureux des églises romanes, un rêveur qui avait autant le sens des sources cachées, que des mots. Et qui pour cela est un peu un drôle de zèbre, dans le très petit monde de la littérature spéléologique.

J’ouvre une page au hasard, de Jusqu’au fond du gouffre :

« Le désespoir est une forme d’orgueil. Il a besoin d’intéresser l’univers entier. Il est dur pour l’homme de se sentir seul, désespéré. D’où ce réflexe de clore le monde autour de sa douleur. C’est l’erreur de l’absurde : l’orgueil.

La spéléologie append qu’une grotte, même la plus simple, n’est jamais finie. Il n’y a pas d’univers clos. Le monde possède plus que l’esprit n’embrasse. Il faut être fou d’orgueil pour affirmer qu’on en a fait le tour. »

J’avais envie de rêvasser au plus près de ce chalet où Queff avait peut-être écrit ces mots, en tous cas une bonne partie de son bouquin, et vécu. C’était aussi un peu le quartier général de la recherche spéléo à la Pierre Saint-Martin, pendant toutes ces années où, les « grands spéléologues » ayant déclaré le gouffre terminé, seuls quelques irréductibles obstinés, et Queffelec à leur tête, y traînaient encore, avant que le massif ne devienne en quelque sorte la Mecque de la spéléologie internationale.

Pour une fois, j’avais pris aussi un film couleur, aussi ce sont des photos couleur qui illustrent ce billet (si ce n’est l’inverse).

Chalet Queffelec

C’est une baraque en planches qui rappelle étrangement ces constructions de marchands de glaces et de chichis, sur les plages de notre enfance. Un toit plat, en tôle, ou en zinc, qui fout le camp. La porte et les fenêtres sont obturées de planches cloutées. Ça sent l’abandon, la ruine, l’inutilité.

J’en ai fait le tour. Dans le bas, le volet barrant la fenêtre était tombé. Sans doute plus le fait d’une tentative de vandalisme, que l’usure du temps. Mais les vandales, si c’est le cas, s’étaient arrêtés là, et la fenêtre, elle, intacte.

Je me suis approché, regardé au travers du carreau. C’est toujours difficile, de regarder un espace sombre à travers un verre, lorsqu’on se trouve en pleine lumière. Les utilisateurs de chambre photographique grand format le savent bien, qui utilisent pour ça un voile noir. Mais je n’avais pas de voile noir, pour couvrir à la fois la fenêtre, et ma tête, juste les mains en abat-jour autour des yeux.

Chalet Queffelec

Dedans c’est tout en contreplaqué, on dirait un aménagement amateur de camping-car comme on en voyait autrefois dans les H Citroën, ou les J7 Peugeot, avant qu’ils n’aient partout leurs espaces réservés pour dormir au coude-à-coude, ou aile-à-aile, et vider leurs chiottes ailleurs que dans la nature.

Bois brut, ni verni, ni peint. On devine un coin cuisine, ce qui devait être une penderie. Plus loin sans doute une chambre. C’est vide.

Juste derrière la fenêtre, une table et un montant de bois qui soutient je ne sais quoi. Le long du montant, un fil électrique torsadé, avec un de ces vieux interrupteur bakélite en forme d’olive ; un genre de tableau électrique : là arrivait peut-être le courant de l’éolienne, ou du groupe électrogène. Le souci de l’isolation et les normes sécurité n’étaient pas à l’époque les mêmes qu’aujourd’hui. Bricolage.

Mais sur la table, trois verres restaient. Verres à moutarde, verres de cantine. Semble-t-il, pas lavés. Qu’avaient-ils contenu la dernière fois, vin, café, thé ? Pour qui ? Queff sans doute, mais en compagnie de qui ? Arcaute était mort depuis longtemps. Alors Sautereau, Luquet, Migraine, Accoce ? Quelle conversation avait pu se tenir autour de cette table, autour des prolongements possibles de la caverne, de la découverte des eaux souterraines avec les baguettes de sourcier, ou de la vie en général, la vieillesse, l’orgueil, la fragilité de la nature humaine ?

Les verres restaient muets, au mur une photo en noir et blanc d’un tympan ou chapiteau roman.

Je me suis fait la réflexion qu’un cadre aussi précaire, était un peu étonnant de la part d’un homme qui était aussi un chef d’entreprise suffisamment aisé pour venir de Paris dans ses chers lapiaz, aux commandes de son propre petit avion. Et qu’à la réflexion, non, que ça collait bien avec le côté un peu mystique du personnage. Que va-t-on chercher à des centaines de mètres sous terre, si ce n’est une part de soi-même, et un sens à sa vie ? Et pour les villas de luxe, il est d’autres sites que la Pierre, le plus souvent noyée dans le brouillard et la pluie, ou sinon, balayée par les vents, ensevelie sous la neige ou brûlée de soleil. Et parfois tout ça ou presque, dans la même journée.

Mais ce jour-là était un beau jour de printemps. Je me suis senti un peu indiscret, ai salué poliment les fantômes, pris ma photo, et suis descendu plus loin vers la prairie de Caque, à la recherche du gouffre Lonné-Peyret, que je n’ai pas trouvé.

Pourtant j’ai dû passer tout à côté.

Pierre Saint-Martin
2011

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