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José

Publié le 26 janvier

Les concerts de l’harmonie l’Union Musicale de Civray se terminaient toujours par un ou deux pas redoublés, marches militaires avec clairons et tambours. C’est peut-être une fausse idée que je me fais, mais si l’Union musicale était assez représentative de la société d’une petite ville de 3000 habitants dans les années 70-80, regroupant dans le plaisir de faire de la musique ensemble artisans, commerçants, employés du tertiaire, fonctionnaires, et beaucoup de jeunes à mon époque, il m’a toujours semblé que les clairons et tambours étaient un peu d’une sociologie différente, plus populaire (ce n’est peut-être plus le cas mais à une époque pas si vieille, les origines sociales des cordes, bois et cuivres, dans les grands orchestres symphoniques, étaient globalement différentes aussi).

Peut-être parce qu’ils jouaient sans partition, ne sachant sans doute pas lire la musique et n’en ayant pas besoin non plus. Ils nous rejoignaient seulement pour les répétitions générales, les concerts, festivals, et bien sûr pour les cérémonies et défilés au monument aux morts. Et peut-être aussi parce qu’ils n’étaient pas les derniers à lever le coude au vin d’honneur qui suivait (comme on enchaînait les cérémonies dans trois villages à chaque fois, donc trois vins d’honneur, quand on arrivait à Blanzay ou Saint-Pierre d’Excideuil à tour de rôle, ça ne devait plus marcher très droit entre la mairie et le monument).

Je me souviens bien de José. Il était cantonnier (on ne disait pas encore employé municipal à l’époque). Mon ami Jean à qui j’en demandais confirmation ce matin, me précise que c’était à Champniers (prononcer Châgnae). Petit, trapu, il faisait partie de ces dernières personnes pour qui le parlanghe poitevin-saintongeais était la langue maternelle et naturelle. Il avait une manière bien à lui de jouer du clairon, très martiale, faisant des moulinets avec son instrument avant de l’emboucher, et marquant le pas sur place quand on était sur scène, comme s’il défilait sur les Champs-Élysées.

Il portait aussi souvent un pull jacquard entre chemise et veste, alors que nous autres, on mettait plutôt des épaisseurs sous la chemise quand il faisait frisquet, puisque la tenue c’était chemise blanche. Ou alors un pull uni plus discret.

Il devait être marié, mais je n’ai jamais vu sa femme. Je me souviens qu’un jour, quelqu’un s’était étonné qu’elle ne participait jamais à nos sorties pour les festivals, ou au voyage annuel en car :

« — Dis-moi José, comment se fait-y qu’elle vient jamais avec nous, ta femme ?
— Parce qu’alle poute. »

Je réalise en voyant ces photos, que pour moi il faisait partie des vieux, José, alors qu’il était plus jeune que je suis moi-même maintenant. Mais asteur il ne doit plus jouer souvent du clairon, s’il vit encore ?

Châtellerault, ou Lussac-les-Châteaux, 1986