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Charles

Publié le 11 juin

Charles De Cock, dit Charlie, était le chef de l’Union Musicale de Civray dans le sud de la Vienne, quand j’étais gamin. Premier prix de trombone du Conservatoire royal de Bruxelles, et excellent trompettiste, il savait aussi jouer à peu près de tous les autres instruments à vent — sauf le hautbois, et sans doute le basson.

J’avais neuf ou dix ans quand il m’a convoqué chez lui un soir de décembre. Il faisait nuit, je n’en menais pas large dans le bureau sombre, car pour nous les petits de l’école de musique, c’était le-grand-chef-qui-faisait-peur (quand ça n’allait pas comme il voulait, les colères de Toscanini en comparaison, c’était l’apéro).
« — Tu es en troisième année d’école de musique, tu as déjà pensé à quel instrument tu voudrais jouer ?
— Ben, euh... la flûte, la clarinette ?
— Tu as une bonne oreille, moi je te verrais bien jouer du hautbois. Et puis je vais te dire directement : on n’a pas de hautbois à l’orchestre. »

Moi le hautbois je ne savais pas à quoi ça ressemblait, mais le mot était joli et on ne discutait pas une décision de Charlie. J’ai été un peu surpris quand il a ouvert un étui miteux, avec dedans un instrument un peu mité, mais malgré tout fascinant de complexité et de beauté. Il m’a montré comment le monter, mettre l’anche dedans. Il a soufflé dedans et moi direct après, on ne s’embarrassait pas autant des postillons à cette époque-là que par les temps qui courent.

Ce hautbois c’était celui du fils décédé de Guy Dupré, un musicien de l’Union musicale, tué en voiture quelques années plus tôt. Ça m’impressionnait beaucoup au début, de jouer l’instrument du mort. Avec le recul je pense que son état devait se situer entre injouable et complètement injouable mais après moi il a encore servi à deux autres gamines qui débutaient et personne ne s’est posé la question. Ensuite personne ne sait ce qu’il est devenu.

Quand quelques années plus tard j’ai eu un gros coup de mou sur le hautbois — cet instrument et moi ça a toujours été je t’aime, moi non plus, il a conseillé à mes parents de m’envoyer au conservatoire à Poitiers, 50 bornes, auprès d’un vrai prof de hautbois et me faire apprendre le piano par dessus le marché. Ce qu’ils ont fait (merci). Disons qu’avec ses qualités et défauts comme tout le monde, ce fut un passeur pour beaucoup, et quasiment un père spirituel pour certains d’entre nous. Plusieurs de ses élèves sont devenus professionnels, certains au plus haut niveau ; il en était content, évidemment, mais ça ne l’impressionnait pas plus que ça. Sa fierté c’était bien davantage d’avoir formé des enfants qui continuaient à jouer ensuite adultes en amateurs : gens qui aiment. Et que l’Union musicale soit une des plus fournies, et meilleures harmonies du département.

Le grand Charles a passé le relais pour la baguette quelques années après que j’aie quitté la région ; il avait repéré déjà parmi nous les jeunes son successeur, en nous faisant diriger des petits ensembles dans ce but (moi j’étais bien trop nul côté rythme, et tête en l’air). Mais il a continué à jouer du trombone dans l’orchestre jusqu’à 83 ans passés, et je crois jusqu’à sa mort. Les colères lui étaient passées depuis bien longtemps. On se téléphonait chaque premier janvier. C’est la seule photo que j’ai de lui, mais il ne se passe pas beaucoup de journées sans que j’aie une pensée pour lui, mon Grand Charles.

Saravah !

Charles De Cock
Quelque part dans la Vienne, 1985